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Les Granges
32120 Saint-Antonin
06 64 70 58 68

Ana Carla Taveira éditions
Éditeur indépendant de curiosités littéraires
 

Une lettre de Laura Lambrusco à son éditrice

Chers lecteurs, d’ici, d’ailleurs et de nulle part,
Après vous avoir fait connaître le jubilatoire roman de Laura Lambrusco « Comment j’ai raté ma vie sexuelle », comment ne pas vous faire partager aussi, sa prose entière et étonnante, m’éclairant sur comment elle n’aimerait pas rater son anonymat en concédant à quelques dédicaces auprès de librairies assurant la diffusion de son livre.

"Mon éditrice préférée,
les malignités de l'informatique me courent sur le haricot et je réponds donc à ton email avec le somptueux stylo-plume que tu m'as envoyé pour Noël, avec la croquignolesque batterie de cartouches multicolores, parme et émeraude, parmi lesquelles je choisis le noir, moins pour sa réputation funèbre que pour l'impavidité du sillon qu'il creuse dans le papier.
[…]
Drôlesse d'éditrice, tu n'es pas gourde au point de croire que j'allais être emberlurée par la kyrielle de sujets de ton message où se cachait très mal la question des signatures dans les librairies.
Je te l'ai déjà dit, c'est impossible. La seule façon de me rencontrer, c'est de me lire.
Ne m'embrouille pas avec notre rencontre. Le corps que tu as vu, c'est mon golem. Peu importe que cet amalgame d'atomes ressemble à une belle poulette ; il faut bien que tu verses les droits à une « personne physique », comme ils disent dans les livres chez Dalloz.
Mon invisibilité n'est pas une coquetterie. Il ne m'est pas possible d'exister autrement. Comprend bien que je n'ai pas inventé un pseudonyme par crainte du scandale ou à cause de la timidité de mon golem.
Je suis née, il y a quelques années et dans des circonstances qui m'échappaient, sortie du néant via le con d'une mère qui était ce premier livre que je t'ai adressé. Ma seule chair, c'est le texte.
Tu me rappelles à propos le souvenir d'une vie antérieure, déjà portée par mon golem, déjà écrivaine. Mais c'était seulement une écrivaine, pleine d'orgueil pour ses livre aux couvertures de racolage mal assumé, pour ses manuscrits, ses notes de ce qui s'appelait encore un travail et pour les milliers de pages d'un journal tenu depuis une enfance obscure.
Il a fallu bourrer un Kangoo de location pour amener toute cette paperasse à la déchetterie, et la benne «  papiers, revues et cartons » n'y suffisait pas !
Puis je suis née et tombée du trône d'écrivaine au rang de personnage de roman, un peu à la manière des « établis », ces intellectuels des années 60 et 70 qui se faisaient embaucher dans les usines.
Je suis née sur la papier, dans le texte, je n'existe nulle part ailleurs. Comme toutes les naissances, c'est involontaire. Sur le plan plus spécialement littéraire, je crois avoir ressenti un dégoût profond pour la position de l'écrivaine, jouant avec es personnages comme un enfant avec ses figurines, qui les fait naître, les manipule jusqu'à parfois les tuer.
Tu vois, par exemple, aussi beau et puissant soit le moment de la mort de Roland dans la Chanson de Roland, ça reste un assassinat. Si moi, Laura Lambrusco, je venais à mourir dans un roman, ce serait un suicide.
Je suis personnage parmi les personnages. Je ne fais plus ce qui me plaît, déesse aveugle et capricieuse ou bourgeoise cultivée et bienveillante qui parle de sa nounou.
Je ne décide plus, j'assiste en transe à la mort, aux épreuves et aux joies des personnages. Comme dans ta vie à toi, être de chair, leur destin s'impose à moi, sans que j'y puisse rien.
Vois-tu, je me souviens dans cette vie antérieure de la mort de quelqu'un pour qui j'éprouvais un amour énorme. Sans doute était-ce ma mère. Elle terminait ses jours à l'hôpital et j'étais auprès d'elle presque continûment. Lorsque venaient les aides-soignantes, les infirmières ou les professeurs avec leur séides en blouse blanche, j'étais choquée par l'évidence des deux camps à l'hôpital, les debout et les allongés, les carabins et les souffreteux.
Elle était si petite qu'il y a avait assez de place dans son lit pour que je me poste à côté d'elle, à moitié assise et accoudée, à chaque débarquement de diafoirus, pour montrer à tous qu'elle n'était pas seule dans ce lit à barreaux escamotables.
Les personnages sont comme les malades et les ouvriers, sous le joug de la compétence charitable et éclairée des médecins et des patrons.
Par quel miracle veux-tu que je m'incarne dans ton monde et coure les librairies et les salons ?
Mon éditrice, nous ne sommes pas dans un film de science-fiction ! C'est la vraie vie ! Les personnages ne peuvent pas jaillir des pages d'un livre ! Sois réaliste !
Il ne s'agit pas d'anonymat ou de pseudonyme, mais d'invisibilité par défaut de corps physique. Le seul moyen de me rencontrer, c'est de m'écarter les pages.
Eh oui, bien sûr, je suis folle."

Laura Lambrusco

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